REBELLES

Dans une France sous tensions politiques, de l’ambitieux politicien au jeune photographe, chacun tente de sortir de la masse contestataire et d’avoir sa part du gâteau. Mais les institutions ont aussi leurs gardiens, bien déterminés à ce que la république ne vacille pas. Jusqu’au jour où des faits étranges balaient les certitudes de certaines et redistribuent les cartes.

Roman, anticipation, fantastique, 2 tomes (2x environ 650 pages), édition broché 14,8 x 21 cm

Pour votre plaisir, le premier chapitre est disponible sur cette page. Bonne lecture.

PHOTOS

Vierge du poids des ans et immaculée de tout labeur, une main maigre saisit la souris informatique polie par l’usage. La lumière blafarde émise par l’écran plat composait une symbiose entre la machine et l’animal, le familier et son maître. L’individu normalisé de ce XXIe siècle abreuvait son cerveau multimédia avec une drogue médiatique, tandis que son visage palissait davantage, comme si son énergie vitale était pompée par la mécanique. L’homme ne semblait plus pouvoir se détacher de cet outil de haute technologie qui lui fournissait une soupe clinquante, spectaculaire et fracassante, alors que l’ordinateur ne pouvait vibrer, souffler et s’exprimer sans la volonté de l’entité intelligente. Naturellement, prestement, le doigt s’affaissa sur un bouton de l’instrument électronique pour faire défiler les photographies mises en mémoire, et l’humain s’administra sa dose d’images, son rappel de connaissances, partit plus profondément dans les ténèbres de l’humanité.

La première photographie s’afficha, intitulée 12-05-ForumdesHalles. Résiduelle et altérable à volonté, l’image perdait sa valeur, son aura, son immortalité. Des temps anciens où la scène était relayée vocalement par les doyens de la communauté, en passant par les actes du photographe, à la fois metteur en scène et chimiste, jusqu’aux manipulations sur le fragile appareil familial, les instants figés réapparaissaient avec nostalgie, révélant des histoires communes et des émotions individuelles, se transmettant de génération en génération. Avec le progrès, la prise de vue devint plus facile, plus rapide et plus perfectionnée, transformant l’acte mémoriel en instantané souvent futile, froidement parfait, et dramatiquement volatile. Emprisonnées par des assemblages de plastiques, stockées sur des supports au trépas radical, les souvenirs d’aujourd’hui dépendaient davantage des modes technologiques et des compétences techniques de l’archiviste, que des errements psychologiques de son auteur.

Les couleurs effacées laissaient deviner que la scène se déroulait à Paris, sous un ciel nuageux. Les feuilles verdoyantes des arbres du parc, pas encore souillées par la pollution, permettaient de dater cette prise de vue au milieu du printemps. Au loin, se distinguait nettement la Colonne Astrologique, une colonne creuse édifiée en pierre de taille, dernier vestige de l’Hôtel de la Reine Catherine de Médicis. Derrière montaient les premiers étages de la Bourse du Commerce, où les bureaux étaient visibles derrière des vitres teintées qui remplissaient les arches de cette ancienne halle au blé du XVIIIe siècle. Face à ces monuments historiques, un accès descendait dans le Forum des Halles, un centre commercial souterrain construit sur les vestiges du Ventre de Paris. Entourée d’un mur en béton et d’une barrière métallique verte, cette Porte du Louvre était divisée par une végétation dense, développée sur une cascade de bacs en béton, et séparait un escalier traditionnel de deux autres plus mécaniques. Un balcon incongru offrait un promontoire sur cette entrée vers une mine consumériste.

L’accès semblait être la dernière échappatoire pour une foule de jeunes gens, vite stoppée par une cohorte de policiers anti-émeutes. Ainsi un melting-pot de jeunes adultes, à peine sevrés du cocon familial ou refusant encore d’en lâcher le cordon ombilical, peut-être étudiants, par chance jeunes travailleurs, au pire déjà jeunes chômeurs, têtes « blacks-blancs-beurs », fiers d’être là ou encapuchonnés par crainte de représailles, s’entassait sur les marches des escaliers et la cascade de végétaux. Cette masse populaire abondante et débordante dégorgeait abondamment du couloir souterrain. Les plus courageux se tenaient au sommet des marches et tentaient de retenir la foule frustrée, parsemée de fous voulant en découdre. Cette première ligne maintenait difficilement quelques mètres de distance entre eux et un mur compact et stable de boucliers transparents, qui protégeaient des hommes en armure moderne bleu marine, ordonnés, entraînés et prêts à exécuter tout ordre que donnerait la hiérarchie. D’autres compagnons républicains de sécurité dominaient les manifestants depuis l’iconoclaste balcon. Tout autour, le sol disparaissait sous les centaines de rangers noires des autres gardes républicains qui servaient d’appui.

Au vue des forces en présence, le photographe avait eu énormément de courage et de chance d’être si proche de l’action, et semblait être l’unique source médiatique présente.

L’index de la main appuya sur le bouton de la souris et ordonna le passage à l’image suivante.

La photographie cadrait les balcons du troisième étage de la Bourse du Commerce. Une douzaine de policiers, des supérieurs en tenue civile et arborant un brassard orange vif « POLICE », profitaient de la vue d’ensemble que leur offrait cette position surélévée. Ils étaient dispersés sur trois balcons et s’appuyaient sur les rambardes de pierre pour crier leurs ordres dans les radios portatives, pour filmer la scène et pour photographier les agitateurs. Leurs appareils numériques semblaient coûteux, performants et variés. Quelques-uns portaient des zooms imposants.

Troisième photo et la scène était identique à la première, avec un point de vue différent. Le photographe s’était décalé sur la gauche et avait pris un peu de hauteur. D’une image à l’autre, la vague de protestataires avait ondulé, sans pour autant s’approcher du cordon de policiers, tronqués à l’image par le feuillage bas.

Quatrième. Cette fois, le photographe était revenu à sa première place, capturant ainsi l’ensemble, du petit balcon à gauche jusqu’à la Colonne astrologique à droite. Du balcon, une tête fixait le cordon de la Compagnie Républicaine de Sécurité et une main se levait.

La photographie suivante fut un gros plan. Un jeune homme s’était avancé, son visage caché derrière un foulard rouge. Les bras dressés et le torse bombé, il défiait les policiers. Alors qu’il regardait sur sa droite, huit gardes républicains perçaient la rangée de boucliers face à lui, prêts à se jeter sur un individu isolé et incitant à la violence. Derrière, la foule tentait de reculer face à ces soudaines initiatives.

Une série de photos défila rapidement et s’enchaîna comme si tout s’était déroulé en quelques secondes. Comme à l’entraînement, deux gardes saisissaient le jeune homme par les aisselles et le renversaient, quand deux autres passaient leurs bras sous les genoux, tous protégés derrière les boucliers de collègues. Ainsi soulevé du sol, le manifestant était emmené à l’arrière du peloton de CRS. Alors que la foule se faisait plus dense sur les marches de l’escalier, une seule personne montrait sa colère aux policiers, tentant vainement de défendre son camarade kidnappé, affichant inconsciemment une défiance aux soldats civils. Son empressement la désignait comme une nouvelle menace et, les policiers ne tardant pas à réagir, apparaissait un début d’ouverture au centre du mur de boucliers.

La flèche de la souris se déplaça sur l’écran et sélectionna la loupe grossissante. Après une répétition de clics, le zoom avant créa un médaillon au cœur de la foule. Seules les têtes des manifestants et le bas du balcon étaient visibles. Une large zone grisâtre de béton couvrait le reste de la sélection. Le détail qui interpella le visionneur se trouvait au centre de cette espace vierge. Un petit objet noir était visible, tel un artefact photographique. Il s’agissait d’une sphère de quelques centimètres de diamètre, couverte de façon régulière par des formes géométriques parfaitement identiques. Une grenade !

Le cliché suivant reconquit entièrement l’écran. Aucun manifestant ne portait d’attention à ce petit objet et n’imaginait la suite des événements. Au contraire, le premier rang de jeunes gens avançait en voyant une étrange panique envahir les policiers. Certains reculaient, deux boucliers étaient abandonnés, un autre s’élevait comme si la protection qu’il offrait suffirait à éliminer l’effet dévastateur de ce minuscule point noir.

Sur la suivante, l’imaginé se produisait. Une boule blanchâtre s’immisçait au milieu des hommes en carapaces, avec de nombreux pics cotonneux laissant suggérer le déploiement de multiples découpes géométriques et métalliques.

D’après l’angle du cliché suivant, le photographe s’était aplati au sol en entendant la déflagration. Ainsi, la prise de vue ne montrait plus que le sommet des escaliers, le cordon de policiers et le petit balcon, tout cela à travers les barreaux verts qui cerclaient l’accès au centre commercial. Certains observateurs scrutaient la foule de contestataires, cherchant le criminel. Mais la plupart des regards se portait sur le peloton de policiers atteints par l’instrument de guerre. Les agents des premières lignes ne tenaient plus les rangs. Beaucoup s’écartaient. Quelques-uns se jetaient sur les blessés. Parmi les victimes, les yeux étaient hagards, les oreilles saignantes, les visages crispés de douleur. Tous les esprits des policiers anti-émeutes, si mécaniquement froids d’après l’opinion publique, se remplissaient subitement d’émotions, de douleur, de peine, de haine. Un seul d’entre eux gardait cette expression vide de toute humanité, aussi inanimé qu’un corps inerte étalé sur la dernière marche de l’escalier.

Photographie suivante. Le photographe s’était rapproché du mur de la Porte du Louvre et avait cadré la foule de contestataires. Là aussi se discernaient des visages livides, des regards hagards, des blessés et un mort qui jonchait les plus hautes marches. Mais aucune haine transpirait. La panique l’emportait. Tels des étourneaux, les jeunes fuyaient, refluaient vers le souterrain, aggravant cette tragédie par des chutes et l’abandon de leurs camarades blessés. En haut de la photo, quelques mains gantées de policiers se portaient à hauteur des fourreaux de cuir et s’apprêtaient à dégainer les pistolets. D’autres les neutralisaient, prolongements d’esprits moins prompts à la violence, étudiant la situation et son possible développement catastrophique. Au milieu de la masse de manifestants, un visage était à contresens et son corps se battait pour rester debout. Son bras se dressait au-dessus de la foule, sa main pleine. Au creux de la paume, se distinguait un nouvel objet noir, identique à celui qui avait déjà jeté tant d’effrois dans les deux camps.

Suivante. Le criminel devenait plus agressif. Mais pas envers les policiers qui le dévisageaient. Sa rage se destinait à ces enfants affolés, qui l’emmenaient malgré lui, vers le souterrain, et le faisait perdre pied. La première grenade avait fait beaucoup de victimes parmi les forces de l’ordre, et quelques-unes parmi les camarades. Ce qui devait suivre en ferait davantage. Et parmi les siens uniquement.

La suivante démontrait le sang-froid du photographe. Il n’avait pas souhaité prendre un cliché de l’explosion meurtrière, trahissant la faible tolérance de celui-ci face à la violence de l’acte. Il s’était contenté d’une simple vue sur les parois bétonnées blanches de l’accès, couvertes de giclées d’un sang rouge vif.

L’humain fixa l’écran de sa machine. Ses yeux décomposaient la photo, pixel par pixel, et envoyaient un codage chromatique au cerveau. À lui de faire fonctionner les zones mémorielles pour graver dans son esprit cette horreur figée, ou de stimuler l’imagination animale de cet encéphale pour inventer les cris de terreur, les pleurs infantiles ou le silence de la stupéfaction qui découlaient d’un tel événement.

Bien nourri, le cerveau commanda la main.

Le clic suivant fit apparaître un fichier nommé « 12-05-republique1.jpg ». Sur le coin droit, en bas de la photo, se distinguait une barrière métallique peinte du vert caractéristique d’une sortie du métro parisien. Juste devant l’objectif, une voie unique traversait le cadre quand une autre la rencontrait. Au fond, à gauche, se devinait la façade d’un ensemble haussmannien, dont les vitrines d’un magasin étaient encastrées entre les piliers extérieurs. Au-dessus, les rideaux aux fenêtres ne laissaient rien transparaître de l’activité qui existait dans ces pièces. Le haut du cadre se remplissait d’arbres aux feuillages fournis et verdoyants. La scène se passait sur la Place de la République, au croisement piétonnisé avec la rue du Faubourg du Temple, sous les fenêtres d’un hôtel. Le photographe s’était placé juste devant la sortie du métro parisien. Ce qui l’avait fait dégainer son appareil photo attirait également les regards des gens présents sur les lieux.

À l’aide de la loupe numérique, le voyeur parcourut en détail le cliché.

À cet instant, les têtes se tournaient vers le centre du carrefour et les regards étaient incrédules. Les feux-arrière des rares voitures présentes rougeoyaient et leurs conducteurs oubliaient la voie dégagée.

L’outil grossissant se plaça au centre de la photographie et détailla le spectacle qui attirait tous les regards. Une berline break noire, convertie en taxi parisien, la porte arrière ouverte, bloquait la route d’un petit cabriolet rouge. Le conducteur du roadster se figeait, incapable de réagir à la menace d’un pistolet que braquait un individu cagoulé assis à l’arrière du break. Une volute de fumée s’échappait du canon de l’arme à feu.

Une rafale de clichés suivit et défila en un film saccadé.

Froidement, sans se soucier des témoins, l’agresseur sortait du break, s’approchait de sa victime, tirait encore une fois sur sa victime en plein torse, ouvrait la portière, et avec sa seule main libre, trouvait la force de soulever le conducteur qui se recroquevillait. Le braqueur devenait voleur en prenant place derrière le volant, pendant que le chauffeur de taxi sortait rapidement de son break et fuyait la scène du crime. Au sol, le dépossédé se contorsionnait de douleurs. Avec froideur, le voleur reportait son arme sur le blessé, qu’il achevait avec deux balles supplémentaires dans le dos.

Autour, les visages n’étaient plus à la surprise ou à l’indifférence. Stupéfaction. Horreur. Peur. Rage. Tous signifiaient leur inaction humainement compréhensible. Certains s’abritaient derrière une voiture, un pilier de l’hôtel, ou se couchaient au sol de peur de recevoir une balle perdue. Seul un fou aurait tenté de courir une dizaine de mètres vers l’agresseur pour s’interposer et sauver la victime. Mais d’autres insensés n’y faisaient toujours pas attention, ou l’avaient déjà dénigré, rendant si ordinaire cette scène de violence.

Sous l’empressement du conducteur, le roadster déguerpissait de la Place de la République, pendant que deux personnes courraient vers la victime inerte.

Les photographies suivantes avaient été prises quelques minutes plus tard, à l’opposé du point de vue précédent. La façade principale de l’hôtel avec les magasins au rez-de-chaussée remplissaient l’arrière-plan. Sur les trottoirs, les badauds observaient vainement la scène du crime et spéculaient sûrement sur le fait divers, l’origine douteuse de la victime, la folie de ceux qui agissaient si brutalement, les aléas de la vie qui entrechoquaient les destins, les inégalités sociales… La masse populaire tergiversait donc sur toutes ces choses, aussi infimes soient-elles, qui pouvaient avoir un lien, aussi mince soit-il, avec le peu d’éléments qu’elle voyait, ou le maximum de détails qu’elle imaginait.

Car finalement la police interdisait déjà les lieux. Une large bande rouge et blanche protégeait l’intégralité du carrefour de toute interférence publique. Des gardiens de la paix empêchaient les piétons de traverser et invitaient à hasarder leur curiosité ailleurs. Des officiers de la police scientifique déposaient des indicateurs numérotés orange-vif au sol, signalant douilles vides et traces de pneus. Des officiers de la Police Judiciaire, faciles à reconnaître dans leurs tenues civiles rehaussées d’un brassard orangé, les aidaient en soulevant des couvertures autour du cadavre afin de prendre quelques clichés en toute discrétion. D’autres inspecteurs enregistraient les premiers témoignages.

La dernière photo de cette série était un gros plan sur le visage d’un policier. L’homme avait des origines d’Afrique centrale, bien visibles avec sa peau d’ébène. D’après les souvenirs du photographe, il était le chef d’équipe pour quelques flics. Son regard droit vers l’objectif et son visage inspiré désignait le photographe comme le sujet de son prochain interrogatoire.

Frédéric Ancelin se détourna de son moniteur le temps de s’étirer les bras. La journée fut longue et stressante mais la fatigue qui l’atteignait ne l’inquiéta pas. Ses vingt-et-un ans l’aideront à supporter les efforts du jour, et ceux nécessaires pour la nuit à venir. Celle-ci était tombée sans qu’il ne s’en rende compte et l’obscurité qui l’entourait l’amusait. Il ironisait intérieurement en se voyant dans les ténèbres, alors que de jour comme de nuit, il cherchait toutes les informations et prenait le maximum de photos pour exposer à la lumière ceux qui voulaient tant se cacher.

Il se leva et son regard parcourut la pièce comme celui d’un enfant qui laissait son imagination jouer avec les ombres chinoises de son environnement. La pièce servait de chambre, de salon, de bureau, et avec ses vingt mètres-carrés, elle était l’élément principal de ce studio. Le long d’un mur, le jeune homme avait disposé un bureau sommaire à l’aide de planches et de tréteaux métalliques. Trônait ainsi le moniteur, relié à son ordinateur portable. Un mélange de feuilles orphelines, griffonnées ou dactylographiées, s’amassaient sur des livres ouverts traitant des Révolutions françaises, américaine ou russe, des empires napoléoniens, de la deuxième Guerre Mondiale et de l’occupation nazie en France. Écrits par des historiens et des journalistes, agrémentés de photographies, de reproductions de tableaux et de documents historiques, ces œuvres inspiraient les travaux d’Ancelin. Le mur adjacent portait des étagères surchargées, installées de chaque côté d’une large fenêtre tombant sur le mouvement ininterrompu de la capitale. Avec quelques beaux livres, le locataire y amassait ses anciens matériels informatiques et de développement photographique. Face au plan de travail, s’étalait son lit défait, un simple matelas posé à même le parquet. Deux portes perçaient le dernier mur. L’une amenait dans une salle de bain enrichie d’une baignoire, et la seconde donnait sur une cuisine qui servait aussi d’entrée à l’appartement.

Ancelin décida de profiter de la pénombre qui le dissimulait pour jeter un œil à l’extérieur. Du troisième étage de cette construction typiquement haussmannienne, il avait une vue dégagée sur le croisement de la Rue du Faubourg du Temple et du Boulevard Jules Ferry. Les squares de chaque côté de l’intersection étaient fermés à cette heure tardive, et comme à l’accoutumée, il pouvait y voir des sans-abris prendre possession des bancs. Droit devant lui, le carrefour se modifiait en fourche, où chaque angle présentait les trois options possibles pour se nourrir dans une grande ville. La bouffe bon marché et excédentaire en protéines s’ingurgitait depuis un restaurant rapide ; le plaisir du service et des quelques plats typiques du citadin s’invitaient aux tables d’un bistro ; l’option débrouillardise s’offrait grâce à une épicerie de quartier. Par les devantures des commerces et leurs enseignes, le carrefour et la Rue du Faubourg du Temple baignaient dans une lumière opulente et vivante, rendant les autres parties du quartier, uniquement nimbées de l’éclairage urbain orangé et fade, encore plus obscures et inhospitalières. Au quatrième étage de l’immeuble d’en face, il entr’apercevait la silhouette d’une femme qui s’affairait dans son salon. Il ne saurait dire si elle était habillée de vêtements clairs ou nue comme une muse, mais son imagination travaillait déjà.

Depuis peu, Ancelin avait saisi et compris un sentiment enfoui en lui durant de si longues années et qui l’enivrait lorsqu’il travaillait sur son projet de livre de témoignage historique. Inconsciemment, un semblant d’apaisement l’avait habité le long de ses cinq années de faculté de médecine. Il avait pris un plaisir naturel à décortiquer l’anatomie humaine et s’était tenu de devenir un chirurgien de renommée. Ainsi devenir célèbre par ses exploits médicaux pour la fierté de ses parents, et assouvir sa soif de sensationnel en voyant tripes et boyaux baignés de sang avaient été ses deux seuls objectifs.

Mais un soir, une jeune fille de sa promotion l’avait invité à une soirée d’étudiants « qui voulaient s’initier à la politique », lui avait-elle dit. Bien sûr, tous avaient eu la force de débattre jusqu’au petit matin, tous avaient eu de bonnes idées et tous avaient déclaré être fatigués des institutions vieillissantes et étouffantes que leurs parents cautionnaient par leur passivité et leur fatalisme. Toutefois ces « enfants » avaient perdu leur naïveté et n’avaient pas voulu en une soirée changer le monde. Ces jeunes adultes s’étaient écoutés avec respect et attention, avaient laissé à chacun le droit d’argumenter, aussi fastidieuse que soit la manière, et avaient exposé leur connaissance du mécanisme de la gouvernance à la française. La plupart d’entre eux avaient exhibé des badges ou des slogans sur des T-shirts estampillés « Initiative Républicaine du Renouveau Français », un parti dissident de droite dont les doyens avaient été de proches collaborateurs de l’ancien Président de la République. Et ces jeunes gens, adhérents d’un parti politique libéral mais extrêmement modéré et démocratique, avaient parlé dans le plus grand calme d’actions fortes, physiques, brutales à l’encontre des institutions et de ceux qui les représentaient.

Ce soir-là, Frédéric Ancelin s’était mentalement écarté du groupe, tant il avait été déboussolé par les propos qu’il avait entendus. Sa neutralité lui avait toutefois permis de voir tout ceci sous un autre angle. Celui du voyeur. Mais pas le voyeur qui se nourrissait des travers de la vie, du malheur des autres ou de plaisirs primitifs, non. Tel un scientifique, il écoutait les gens comme un simple observateur, il les regardait agir en décortiquant leur mécanisme de raisonnement et d’interaction, et il attendait le produit de cette émulsion, avec le plaisir sadique de parier à chaque instant sur ce que sera l’étape suivante.

À force de les observer palabrer derrière leurs verres d’eau, Frédéric en était venu à scruter l’environnement du bistrot qui les avait accueillis. Il avait vu deux hommes bien habillés entrer dans l’établissement. Ils s’étaient fondus dans le décor, n’avaient pas émis un seul mot de toute la soirée et avaient fait beaucoup d’efforts pour ne pas les observer dès qu’une voix s’élevait. Frédéric avait remarqué qu’ils portaient un pendentif autour du cou. Un cercle sur une croix aux branches égales. En trois heures, ces deux individus n’avaient descendu que cinq verres à eux deux. Frédéric avait compris que ce groupe était devenu l’objectif de quelqu’un ou de quelque chose. Et que ce quelqu’un ou quelque chose voudrait agir avant que ces jeunes enivrés par leur énergie n’allassent trop loin. Ce soir-là, le déclic lui était venu. Quelque chose allait se produire et beaucoup de gens s’employaient à ce que cela leur profitât, ou, à l’inverse, que cela se noyât dans sa propre mixture.

Émoustillé par la vision de grands heurts politiques à venir, Frédéric y devinait une révolution en marche. Il avait arrêté ses études, au grand dam de ses parents avocats, avait déboursé des milliers d’euros en matériel numérique, et suivait autant que possible les prémices de ce chamboulement démocratique à venir. Inspiré par son instinct et les livres déjà écrits par d’autres sur des événements identiques, il amassait les comptes-rendus des meetings politiques, les coupures de journaux, les enregistrements d’émissions télévisés ou radiophoniques, les articles sur la toile et les photographies autorisées ou volées. Beaucoup disaient qu’il était immature et stupide et il comprenait les pensées qui se cachaient derrière ses mots durs prononcés par ses proches. Mais sa jeunesse était sa force et sa naïveté portait son enthousiasme. Il savait qu’il n’aurait pas d’autres opportunités à ressentir les soubresauts de son époque, et encore moins pour se jouer du temps qui passe, en investissant son énergie présente dans l’élaboration d’un livre qui lui rapporterait cent fois plus quand la période politique et médiatique serait plus calme.

Frédéric regarda sa montre qui annonçait dix heures passées de quelques minutes. Il devait se mettre en place sinon il raterait sa cible. Il traversa la pièce principale, saisissant un dictaphone sur son bureau, et entra dans la cuisine, sans allumer la lumière. La pollution lumineuse provenant des éclairages extérieurs lui suffisait pour voir ce qu’il faisait. Et il ne voulait pas que d’autres l’épiassent dans son antre. Une angoisse empirique du voyeur qu’il était.

Sur sa gauche, perçait la porte d’entrée de l’appartement, et sur la droite, s’imposait un mobilier bas de style rustique mais très économique, agrémenté d’équipements électriques. Le jeune homme sortit une bouteille d’eau d’un réfrigérateur, qui ne contenait rien d’autre qu’une tranche de jambon et une boite de haricots verts déjà entamée. Les placards contenaient à peine plus de nourriture et d’ustensiles. L’argent ne lui manquait pourtant pas, mais Frédéric se trouvait rarement chez lui et il s’obligeait une certaine mobilité. Tous ces biens ne devaient pas dépasser le volume d’une voiture. L’équipement informatique et son matériel photographique restaient son seul luxe.

Dans l’évier en inox, un imposant reflex trônait sur un trépied levé à cinquante centimètres. Son objectif imposant pointait vers l’extérieur. Un second appareil, plus petit, patientait sur le plan de travail, prêt à saisir en rafale toute cible dans sa ligne de mire.

Frédéric s’assit sur le plan de travail et regarda par la fenêtre. L’immeuble de six étages qu’il habitait se composait de plusieurs ailes et encadrait avec une autre construction de quatre étages une arrière-cour recouverte d’un toit pyramidal en zinc. Au fond d’une autre cour pavée, était édifiée une bâtisse de quatre étages qui ressemblait à une grande maison provençale. Son seul accès, qui amenait sur la Rue du Faubourg du Temple, était un passage sous un autre immeuble contigu à la rue. Attenant à la construction atypique, une véranda laissait deviner sa transformation en bureaux. Une autre construction de deux étages servait ainsi de limite à ce melting-pot architectural. Au-delà, une cour verdoyante recueillait encore deux acacias et était séparée d’une large allée bétonnée par un mur.

Tout cet entrelacs architectural se clôturait par une barre de sept étages, celle-là même qui intéressait Frédéric. Il saisit le gros reflex et l’orienta en comptant les étages et les fenêtres. Il s’arrêta au troisième palier, sur la sixième trouée à partir de la droite. L’appareil tenta de se calibrer sur une vitre sombre, signe que l’occupant n’était pas encore là.

Le jeune homme se redressa. Il devra patienter. Instinctivement, il scruta les autres fenêtres et les toits. Le voyeur vérifiait s’il n’était pas épié en retour. Pour se détendre, il saisit son dictaphone et s’enregistra.

« Lundi douze mai. Résumé du jour. Fatima Benchetrit, représentante de l’Union Départementale des Étudiants Franciliens, avait appelé à un rassemblement pacifique dans la Place Carrée, au Forum des Halles. Via son blog, elle avait expliqué qu’elle voulait profiter de l’immensité du hall pour débattre en public de la gratuité des transports en commun vers la capitale. Son blog avait mis en avant « la centralisation sur la capitale de toutes les énergies nécessaires à… au développement et à l’épanouissement personnel et professionnel », parlant des universités, des centres de formations reconnus, des centres culturels et des emplois.

« Le quotidien est devenu très dur pour la grande partie des banlieusards, et le Conseil Régional de l’Ile-de-France sacrifie déjà la moitié de son budget en aides sociales. Cette requête populaire pouvait donc déranger un Conseil Régional qui boucle difficilement son budget.

« Bien que le blog de Fatima Benchetrit n’avait pas attiré plus de deux cents personnes, c’est avec surprise, grâce notamment au bouche-à-oreille des réseaux sociaux, qu’à onze heures, l’invitation avait réuni mille cinq cent personnes dans la Place Carrée. L’appel avait attiré des étudiants, des jeunes chômeurs et des enfants de chômeurs. L’interconnexion ferroviaire des lignes de banlieues, située au dernier sous-sol du centre commercial, avait facilité la venue de tous les manifestants. Le débat s’est donc transformé en manifestation, et le nombre est vite devenu incontrôlable pour son organisatrice et ses amis. Cet attroupement a effrayé le service de sécurité du centre commercial, qui n’ont pas osé les… déranger, et ont préféré appeler la Police, qui envoya alors une troupe de CRS.

« Tranquillement, les CRS ont fait fermer les magasins de la zone et l’accès à la gare souterraine, et ils ont cerné les manifestants. Pour mieux contrôler les débordements, les autorités ont choisi de les expulser par la sortie la moins vulnérable, du moins à leurs yeux. En deux heures, les manifestants se sont naturellement agglutinés vers la Porte du Louvre, où les attendaient d’autres policiers qui comptaient les fouiller et faire quelques arrestations.

« Or, comme à chaque manifestation, cette démonstration de force arrogante a été prise comme une menace et certains jeunes ont voulu en découdre. Par la voix… et par la force. Malheureusement, comme de plus en plus lors des manifestations de ces derniers mois, quelqu’un était venu armé. Ce qui m’étonne encore, c’est que par le nombre de policiers déployés et la manière dont elle s’y est prise, la Police devait savoir à quoi s’attendre. Peut-être avait-elle reconnu des individus recherchés pour d’autres… crimes, d’autres attaques contre des policiers ? Les journaux du soir en parlent peu, les réseaux sociaux et les blogs antisystèmes s’en donnent à cœur-joie, et les autorités ne veulent pas commenter « un incident regrettable mais au combien répétitif. »

Frédéric reposa son dictaphone sur le plan de travail. Il ne voulait pas commenter le vol sanglant du roadster. Il se souvenait avoir pris des photos sur l’instant, saisi par l’adrénaline et le sensationnel. Mais lorsqu’il était rentré chez lui, il savait déjà qu’il ne les garderait pas longtemps. Il ne devait pas encombrer son ordinateur de choses inutiles.

Il reposa ses yeux sur la fenêtre ciblée. L’occupant n’était toujours pas là. Machinalement, il se pencha sur l’écran du reflex numérique pour déchiffrer à travers le fourmillement de l’image un possible être fantomatique aux contours dessinés par la pollution lumineuse. Il se redressa et s’adossa sur le carrelage du mur.

Il attendrait encore. La patience n’était pas le fort des jeunes gens, mais sa ténacité l’encourageait à poursuivre son combat contre le temps, et contre lui-même. Il savait déjà, par sa propre et petite expérience de la vie, que les choses ne devaient pas être bousculées. Il gagnerait donc en temps et en heure ces précieux moments d’histoire qui faisaient mûrir son projet et avancer sa destinée médiatique.

Il n’aimait pas attendre. Il ne voulait pas écouter son corps. Ses yeux le piquaient de fatigue à force de fixer les événements, les gens, les viseurs ou les écrans. Ses jambes s’alourdissaient des heures passées debout, statique ou au pas de charge. Ses épaules se pliaient sous les poids des sacs et des appareils. Ses entrailles s’insensibilisaient à la faim, tant il avait repoussé les alertes de son estomac.

Il fallait attendre. Fréderic ne connaissait pas les horaires de sa cible. Tout ce qu’il savait d’elle se tenait en trois mots. Jeune, citadine et mondaine. Sa victime s’amusait encore ce soir, car elle n’avait rien d’autre à faire. Son entourage la convierait sûrement de soirées en galas, de dîners en boites de nuit. Et l’énergie de la jeunesse combinée à l’hypocrisie de la haute société la retiendrait jusqu’à la dernière minute de loisir et de bienséance que son égoïsme supporterait.

Frédéric ne voulait pas attendre. Il était sûr que cette personne viendrait cette nuit, ou demain matin. Il prévoyait qu’elle dormirait là, en compagnie de sa relation intime, à moins d’un nouvel excès de frivolité ou d’une dispute. Ses informations étaient bonnes, les meilleures, et son instinct l’en lui assurait.

Son corps pouvait aussi le persuader que quelques minutes de répit ne lui feraient pas de mal.

Alors Frédéric Ancelin s’assoupit, d’un œil l’espérait-il encore, un peu.

***

Les mécanismes de l’appareil photographique réveillèrent Frédéric Ancelin. La mise au point automatique s’était déclenchée.

Le jeune homme émergea brusquement et dirigea immédiatement son regard sur la fenêtre ciblée. Ses yeux ne distinguaient rien d’autre qu’une tache lumineuse au milieu du marasme nocturne. Un clignement des paupières plus tard, il reprit entièrement ses esprits et son corps fut plus alerte.

La lumière de l’appartement qu’il surveillait avait été allumée. Le locataire était arrivé. La locataire ! Car il s’agissait du studio de Claire Zampieri, la petite copine de Damien Chartier, son principal sujet d’investigation. À l’œil nu, Frédéric ne pouvait que deviner ce qu’il apercevait. Quelques meubles, des lourds rideaux bleus et du parquet pour plancher. Il saisit son second reflex, actionna le zoom au maximum, et obtint une vue bien nette de l’intérieur de l’habitat.

Un lit placé contre un mur était parfaitement visible dans son entier. Une couverture de couleur pastel le recouvrait, bien mise et lissée. Une veste en tweed avait été jetée dessus. Frédéric avait donc raté l’entrée des occupants. Mais ne voir qu’un seul manteau l’inquiétait davantage. Un halogène placé dans un angle mort éclairait la pièce. Quelqu’un ou quelque chose se mouvait devant. Une ombre difforme s’allongeait sur les vieilles lattes du plancher entretenu. Frédéric n’y voyait qu’une personne, bien qu’il ne puisse distinguer de bras ou de tête. Il était encore possible que les amoureux fussent enlacés. Du moins l’espoir était permis.

L’ombre s’immobilisa, grossit puis se sépara en multiples ramifications. Les apparences nourrirent son espoir. Frédéric voyait enfin deux individus et leurs bras. L’amas sombre s’allongea sur le sol, signifiant que celui-ci s’avançait vers le lit, vers la fenêtre, vers sa ligne de mire. Il posa son doigt sur le déclencheur, prêt à mitrailler. Encore un mètre et la photo serait bonne. Les membres d’un individu apparurent, puis ceux du deuxième.

Le gros plan large montrait enfin la réalité d’une jeune femme blonde tenant un pull large avec ses deux manches. Frédéric compris son erreur. Plus tôt, l’ombre s’était déshabillée.

Après avoir jeté son vêtement sur le lit, la locataire s’approcha de sa fenêtre et scruta les immeubles alentour. Ses mains prirent chaque rideau et s’apprêtèrent à les refermer. Frédéric allait ainsi perdre son occasion. Non seulement sa véritable cible n’était pas là, mais d’ici peu l’habitante lui couperait toutes possibilités de la photographier cette nuit.

Soudain un halo gris couvrit tout l’écran de l’appareil photographique. Sans réfléchir, Frédéric se redressa, prit son petit reflex à pleine main et se focalisa sur cette étrange phénomène. Il dut ramener le zoom en arrière pour voir en intégralité cet objet volant non identifié.

L’engin de plus de six mètres de long ressemblait à un cétacé longiligne. Les nageoires, deux à l’avant et quatre à l’arrière, devaient lui servir d’ailes, dont leur petitesse faisait douter de leur efficacité. L’arrière bombé semblait être une pièce supplémentaire, comme pour doubler le volume originel du cockpit. Sous la machine, une entrée d’air et une tuyère trahissaient l’usage d’un turboréacteur. La tuyère principale et deux plus petites, presque imperceptibles, étaient dirigées vers le bas et freinaient la descente de l’appareil vers le sol. Sans un bruit, l’étrange engin sortit des patins d’atterrissage, cachés sous l’entrée d’air et la queue, et se posa sur l’allée bétonnée, juste devant l’immeuble que Frédéric surveillait.

Le capot transparent qui couvrait le cockpit bascula sur le côté sous la main experte d’un passager, laissant entr’apercevoir deux humanoïdes. Le pilote, allongé de tout son long derrière les commandes du véhicule biplace, sembla répondre à son congénère par un hochement de tête. Le passager descendit et referma le capot.

Frédéric n’eut le temps de prendre que quelques photographies grossières de l’inconnu qui s’enfuyait vers le porche amenant à la Rue du Faubourg du Temple. Cet étrange individu était emmitouflé dans une combinaison d’aviateur et était coiffé d’un casque.

Frédéric porta son attention sur l’engin. Celui-ci se cabra, le nez en l’air, et s’éleva au-dessus des toits de Paris. À quelques mètres du sol, l’apparence de l’OVNI s’estompa, laissant transparaître les tons orangés du ciel nocturne parisien à travers sa coque. Le moindre détail du « cétacé » disparut pour de bon, presque aussi vite qu’il était apparu devant les appareils photos.

©Dominique Convard de Prolles 2020